Recueils de nouvelles

HISTOIRES DU TOUT VENANT.

SERGE CAZENAVE-SARKIS

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Narrateur à "Je lis pour toi" - Braille Belgique

samedi 15 mars 2014

"Révolte & insurrection" "À la Sorbonne" Chapitre 1. à lire sur la revue L'Ampoule n°11 et sur la page S.R.S. Soutenons Renaud

"Révolte & insurrection"
http://www.editionsdelabatjour.com/article-l-ampoule-n-11-122955176.html

http://www.calameo.com/read/0006766838f9ef48f06bf


À la Sorbonne. Récit. (Serge Cazenave-Sarkis)


Je traîne dans les couloirs de la Sorbonne occupée. Je suis parti de chez moi sans prévenir personne. Mai 1968.

Une angine me cloue au lit depuis plus d’une semaine. Europe 1 me tient compagnie. Le collège ne me manque pas. Il y a longtemps que j’ai lâché. Je profite de la moiteur de mon lit pour rêver, ça ne me déplairait pas de ne plus exister. D’être ailleurs que dans ce taudis. Loin de mon père et de ma mère qui ne cessent de s’engueuler, quand ils ne se jettent pas l’un sur l’autre pour s’étriper… J’ai les idées vraiment noires. J’entrevois très mal l’avenir… Lorsque j’entends sur les ondes qu’il se passe quelque chose qu’aucun observateur n’avait imaginé : des lycéens se joignent au mouvement de protestation inspiré par Daniel Cohn-Bendit. À la seconde, j’oublie mon mal de gorge et sans aucun argent en poche, fiévreux, de Châtillon-sous-Bagneux je rejoins à pied la place Denfert-Rochereau où le premier grand rassemblement lycéen a lieu.
En une heure je découvre Trotski, Marx, Mao et son petit livre rouge – je dois avoir une gueule sympa, une fille qui en vend m’en offre un… -,  les drapeaux rouges et l’Internationale. Le soir même je dors dans une travée de l’amphi Richelieu. Je n’ai rien dans le ventre et ne mangerai pas avant deux jours. Je passe de « comité » en « comité ». Les étudiants grévistes qui ont décidé d’occuper la Sorbonne vingt-quatre heures sur vingt-quatre commencent à me connaître. Ils pensent que je suis le fils d’un prof en grève, ou des concierges… J’ai seize ans mais en parais treize, à peine… Un mètre soixante, les pieds propres ! Un groupe de mercenaires qui revient du Katanga s’est installé au premier étage. Ils sont prêts à se battre jusqu’à la mort. Ils possèdent des armes de guerre. Quand je passe devant la porte de la salle qu’ils occupent, ils m’interpellent : « Alors Gavroche, ça va ? » Je ne suis pas très à l’aise, la plupart ont des têtes inquiétantes. Ils finissent par m’inviter à entrer dans leur quartier général. Ils m’offrent à manger, je ne refuse pas. Il leur faut une mascotte et ils ne me laissent pas le choix. L’un d’entre eux soulève mes quarante kilos et les pose sur un bureau. Ils lèvent leur verre et gueulent tous ensemble : « À Gavroche ! » Puis ils entonnent un chant guerrier. J’en profite pour m’éclipser sans avoir oublié d’emporter les sandwichs.
À quelques portes de là, des étudiants d’une allure différente de celle des autres — moins sérieuse, plus libre, plus souriante surtout — vont et viennent en s’interpellant de façon joyeuse. Cette attitude me convient davantage, et pour cause : ce sont tous des artistes. Étudiants et étudiantes — comédiens, peintres, danseurs, musiciens… étudiants en philosophie. Je me retrouve dans mon élément (quand ils ne se tapent pas dessus ou ne baisent pas, mes parents sont sculpteurs). Ils ont entendu qu’on m’appelait « Gavroche ». Victor-Hugo, Les Misérables, ça leur parle ! À leur tour ils m’invitent à me joindre à eux. Je ne les quitterai plus. Ils ont inscrit au marker sur leur porte : « CRAC » — Comité Révolutionnaire d’Actions Culturelles. Le soir même je participe à une « descente » dans un théâtre de la rive gauche qui, malgré le mot d’ordre de ne pas jouer, présente un spectacle. La pièce a commencé depuis un petit moment. Nous pénétrons dans la salle en hurlant des slogans que nous avons répétés dans la voiture d’André (qui est flic, c’est lui-même qui nous l’a avoué) et en invectivant de « traître » les comédiens qui se produisent.  On m’a donné un paquet de tracts que je distribue aux spectateurs indignés. Notre détermination à interrompre tous spectacles ou expositions durant la grève générale est persuasive et les orateurs talentueux, peu à peu ceux-là même qui nous conspuaient quelques minutes plus tôt, se rallient enthousiastes à notre cause. Bien que très jeune, je devine autre chose : la crainte. Oui, je suis sûr que beaucoup d’entre eux ont peur. Je n’ai plus jamais participé à ce genre d’action.

Dès le lendemain, tout en restant au sein du CRAC, je prends mes distances avec tout ce qui peut ressembler à de « l’anti-culture » imposé… qui plus est violente. Il me vient une idée, une fulgurance que j’applique encore aujourd’hui : à partir de créations spontanées, mettre en valeur nos défauts plutôt que nos qualités - nos  qualités étant le plus souvent les copies plus ou moins réussies de ce qui existe déjà, alors que nos « ratages » nous sont propres. Toujours aller vers ce qui ne ressemble à rien. Et n’avoir de cesse de fouiller ces nouveaux territoires… J’inonde de mes dessins les escaliers de la fac.
Très vite le bruit court qu’un certain « Comité Gavroche », dissident du CAL(le très bureaucratique Comité d’Action Lycéen), existe. Anarchiste, notre petit groupe naît spontanément. Qu’une ou qu’un « cancre » traverse la cour de la Sorbonne pour qu’aussitôt il soit dirigé vers nous.
Blaise me rejoint le premier. Il vient d’avoir quinze ans. Blaise Recoin est le fils du célèbre marionnettiste du jardin du Luxembourg. C’est un danseur hors pair. À peine fait-il trois pas de danse sur le trottoir juste en dessous de la fenêtre de notre local que les passants lui jettent des pièces. Je dois avouer que c’est grâce à lui, sans qu’il n’en sache rien (j’avais trop honte de mon indigence), que le « sans-le-sou » qui cachait son jeu en prétextant mille largesses provenant de sa famille a pu manger tous les jours à sa faim. Je ne le remercierai jamais assez. La « caisse » servit davantage à nous payer des sandwichs au pâté de foie à un franc, qu’un charcutier « révolutionnaire » nous vendait dans le sous-sol du bâtiment, qu’au service de la « Cause »... Sur la durée, je crois que ces putains de sandwichs au pâté de foie ont été plus nocifs que toutes les grenades des CRS réunies. Combien d’entre nous ne sont pas sortis de cette aventure sans avoir hérité d’un ulcère à l’estomac…

Je me suis encore fait alpaguer par les Katangais. Ils veulent me montrer quelque chose. Quelque chose qu’ils doivent « bénir » — mais pour cela, ils ont besoin des mains virginales de leur mascotte. Le bazooka est énorme. Noir. Décidément ces types me foutent une trouille bleue. Je ne leur montre pas… mais les évite autant que je peux.
Il fait très chaud cet après-midi. Je n’ai que mon pull. Pas de rechange. Mon pull c’est mon père qui l’a trouvé dans une poubelle. Le coup du bazooka m’a filé des sueurs. Je suis seul dans la salle et je commence à douter de mon engagement. Dehors ça pète de partout. En deux jours les CRS ont gagné du terrain. Encore cent mètres et ils sont aux portes de la Sorbonne. Je suis à deux doigts de rentrer chez moi lorsque se plante devant moi un jeune mec très déterminé à en découdre avec les flics. Il me regarde droit dans les yeux et me balance d’entrée : « …Je vais leur péter la gueule !... » Voici pour moi l’occasion de n’être plus seul, je l’invite à prendre une chaise. Il s’assoit. Je lui demande : « Tu t’appelle comment ? » Il avance sa tête comme un moineau et me répond : « Renaud. » Je ne connaissais pas ce prénom. Je dois avoir l’air étonné parce qu’il rajoute : « Oui, comme les camions, sauf que ça s’écrit pas pareil… Et toi ? » « Moi ?... » « Oui ! C’est quoi le tien ? » Je lui balance sans réfléchir une traduction de mon prénom en Arménien: "S". « Putain, c’est quoi ce nom !... » Nous rions. Je pense, avec des noms à la con comme les nôtres on ne peut que s’entendre. Les trois semaines passées ensemble ne le démentiront pas.

Ce Renaud-là a de la suite dans les idées. Quelque chose le démange. Il s’agite sur sa chaise. Je sens qu’il attend une parole, un mot qui ne vient pas. Je voudrais bien l’aider mais ne sais pas quoi lui dire. Il ne tient plus en place et va pour se lever quand enfin je lui demande : « …Tu veux leur péter la gueule ? » C’est la question qu’il attendait. Il se détend. Prend la pose. Me fait languir. Je répète : « Tu veux leur péter la gueule… » Il fait signe que oui de la tête. Le souvenir du bazooka me revient en mémoire. Je lui demande : « Mais avec quoi ? » Bingo ! « Avec ça ! » me lance-t-il superbe en me mettant sous le nez une fronde à cinq balles. « Et puis avec ça ! » Des billes d’acier brillent dans sa main. J’ai très envie de le présenter aux Katangais. « Ça peut traverser un casque !… D’ailleurs j’y vais ! » poursuit-il plein de fougue avant de disparaître. Je me dis que ce type-là a du panache. Je ne sais pas s’il m’a entendu lui crier de faire gaffe. Quelques minutes passent. Juste le temps de préparer un Viandox à un clochard qui s’est égaré dans notre comité à la recherche de quoi se nourrir —quand Renaud revient.
— Oh putain !... Oh putain !...
            Il râle. Il a un pied qui pisse le sang.
— Les salauds ! T’as shooté dans une grenade ?
— Non…
— Non ?
— En descendant l’escalier j’ai marché sur le tesson d’une canette de bière. Putain, je n’ai même pas passé le porche !
Comment ne pas rire ? Dans l’armoire qui nous sert de garde-manger, entre les œuvres complètes de Lamartine et de Ronsard j’ai installé une petite pharmacie. Une étudiante du CRAC lui bande le pied. Dehors le bruit des grenades bat son plein. Le bruit court que les CRS ont reçu l’ordre de faire évacuer la Sorbonne. Ils sont sous nos fenêtres. La situation est grave. Nous devons agir efficacement pour ne pas se faire jeter à la rue en se faisant matraquer. Nous nous retrouvons tous, Blaise, Cerise, Bruno, et son frère Alain… et Françoise aussi…

Je ne sais plus qui a eu l’idée des machines à écrire, mais ce que je n’ai pas oublié, c’est qu’elles ont pris le chemin des fenêtres. La riposte est immédiate : une pluie de grenades assourdissantes nous est envoyée. Fort heureusement, peu d’entres elles atteindront leur but. Nous nous sommes réfugiés dans le couloir. C’est une scène de guerre. Tout le monde hurle, court dans tous les sens. Des ordres sont donnés. Personne n’écoute personne. Nous, les « gavroches », nous nous sommes accroupis contre la cloison. On se bouche les oreilles en attendant que ça passe… Malgré la peur qui nous étreint nous nous sentons invincibles. Et puis très vite, tout se calme. Un premier cri de joie, puis deux… et c’est toute la fac qui crie victoire. On a réussi. Les CRS ont été refoulés. Plus jamais jusqu’à l’assaut final, bien des jours plus tard, ils ne tenteront un nouveau coup de force.

À suivre… Très bientôt aux éditions de l'Abat-Jour





Renaud et Sarkis comité gavroche révolutionnaire.